60.
Au loin, les deux cheminées de Moloch se découpent comme des cornes sous l’ovale de la pleine lune qui surgit entre les effilochures de nuages. Les Rédemptionais ont guidé Cassandre vers les quartiers nord, là où les camions des éboueurs viennent vomir quotidiennement leurs tas d’ordures ménagères.
Ils lui indiquent un container de métal assez profond et Esméralda lui explique les règles de cette épreuve initiatique.
C’est dans ce container, précisément, que les éboueurs de viande viennent tous les soirs déposer les déchets issus des abattoirs. C’est donc là que ça sent le plus mauvais. Si elle peut supporter de rester une nuit entière au milieu de cette pourriture macabre, demain matin elle sera admise comme citoyenne à part entière de Rédemption.
Il me faudra donc supporter la puanteur de la charogne en putréfaction. Ça n’a pas l’air difficile. Maintenant que j’ai franchi le cap de dégoût du DOM, il me semble que je peux supporter toutes les pestilences imaginables.
Orlando poursuit :
— Tu descends dans le container, pitchounette, mais tu as cette échelle qui te permet d’en sortir. Quand tu ne supporteras plus d’y rester, il te suffira de remonter, tu es toute proche de la grande entrée nord. Là, tu retomberas directement sur la route et tu pourras faire du stop pour rentrer chez toi.
— Après, complète Fetnat, tu pourras retrouver tes amis, ton école. Le monde normal, quoi…
L’Africain lui tend une boîte d’allumettes en disant :
— C’est le genre de chose qui peut servir, si tu vois ce que je veux dire.
Non je ne vois pas du tout ce qu’il veut dire. Il m’énerve avec cette expression répétitive.
Cassandre descend l’échelle et s’installe au fond du container qui empeste le sang pourri. Les autres cognent chacun leur tour sur le métal, en signe de salut, puis s’éloignent.
— Adieu, Cendrillon ! lance Esméralda.
— À demain matin, répond Cassandre.
Un ricanement de Kim est la seule réponse du groupe. Elle entend au loin la grosse voix d’Orlando :
— C’est comme « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt », c’est faux. L’anti-proverbe marche mieux. L’avenir appartient à ceux qui se couchent tard et donc se lèvent tard, Marquis.
— Explique, Baron.
— Eh bien, ceux qui font la fête tard le soir se créent des réseaux de potes qui les aident ensuite dans leur carrière. Ils ont tout un réseau de gens de la nuit qui les aident, que ce soit celui des joueurs de poker, des partouzeurs, des vampires, des échangistes, ou même des…
Les voix se fondent dans la nuit. L’adolescente aux grands yeux gris clair s’assoit sur le métal rouillé et respire par saccades.
C’est un cap à franchir, ensuite ce qui me paraît désagréable deviendra supportable, voire agréable. Comme pour le vin. Comme pour les fromages forts. On peut non seulement s’habituer à tout, mais aussi y trouver un certain plaisir. Simple question d’accoutumance.
Cassandre s’assoit et attend.
Au bout d’une heure, des camions arrivent dans un grand fracas de pistons. Des hommes en tenue orange fluo, les mains gantées de caoutchouc épais, lancent des sacs sur le côté droit du container. Cassandre se pousse vers la gauche pour ne pas être repérée, et observe la montagne de sacs de viande qui se forme face à elle.
Peu après, de nouveaux camions viennent à leur tour se délester dans le container. La montagne de sacs transparents s’élève encore. Parfois, certains crèvent sous le choc de la chute. Il s’en échappe alors une ignoble odeur de viande putréfiée.
Cela fait partie de l’expérience du pourrissement. D’ailleurs la France est le pays de la fermentation. Toutes nos spécialités culinaires sont issues de l’art de maîtriser le travail d’infimes champignons. Les fromages dont nous sommes si fiers sont issus du lait fermenté. Le vin est du jus de raisin fermenté. Le pain est de la farine fermentée avec de la levure. Les champignons de Paris sont issus de pourrissement sur du crottin de cheval. Et on arrive même à faire fermenter le fromage pour obtenir du roquefort qui sent encore plus fort. Et faire fermenter le vin pour obtenir le vinaigre…
Cassandre Katzenberg inspire amplement. Quand tous les camions sont repartis, la jeune fille s’assoit sur les sacs de plastique transparent remplis de molles formes rougeâtres et roses. L’odeur devient de plus en plus âcre.
Ma prochaine épreuve consiste à supporter l’odeur de la mort.
Mais, cette fois, Cassandre n’est pas prise de court. Elle a le temps de mettre au point une technique d’adaptation à ce milieu hostile, elle respire par à-coups pour laisser ses poumons s’habituer progressivement à la puanteur de charnier de l’air.
Demain, ils seront obligés de reconnaître que j’ai traversé leur épreuve initiatique avec succès…
Elle sourit.
Si je m’attendais à devoir passer un examen pour être admise chez les clochards.
Sa montre indique « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 16 %. »
À peine 3 % au-dessus de la normale. Il n’y a pas de danger. Je dois seulement affronter mon dégoût.
La nuit devient de plus en plus sombre. Cassandre s’allonge au milieu des sacs, mais elle ne parvient pas à trouver le sommeil. Pour essayer de s’endormir, plutôt que de compter les moutons, elle décide de chercher des anti-proverbes. Comme ça, elle aura de quoi discuter avec Orlando, demain.
« Qui veut la paix prépare la guerre »… ça marche mieux à l’envers. « Qui veut la paix… prépare la paix. »
Orlando a raison, nos ancêtres se sont trompés.
Essayons un autre.
« La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Ça marche mieux à l’envers. « La raison du plus faible est souvent la meilleure. »
Soudain elle entend un bruit de pas.
Elle récupère la boîte d’allumettes offerte par Fetnat et éclaire les alentours. Elle distingue les sacs de viandes écarlates éventrés qui luisent.
Un mirage.
Elle remarque un sac rempli d’yeux bleus, sans doute de porcs, qui semblent la regarder à travers la paroi de plastique. Elle a l’impression que les yeux lui parlent.
« Nous avons été punis alors que nous n’avons rien fait de mal. Chez nous, dès la naissance nous sommes condamnés. Notre marge de manœuvre est nulle, aucune possibilité de nous en tirer. C’est comme si nos montres à probabilité indiquaient 100 % dès notre naissance. Et, pour se moquer de nous, ils nous ont rendus tous aveugles. Voilà nos yeux, chez nous il n’y aura jamais de borgnes. »
Cassandre a un frisson désagréable et recule d’un mouvement brusque. Ses ongles crèvent un autre sac rempli d’intestins. Une bouffée de vapeurs tièdes, épouvantables, s’en dégage.
Elle réduit sa respiration pour maîtriser son dégoût. Puis elle frotte une allumette et regarde les alentours afin de ne pas crever un autre sac par inadvertance. Bien lui en prend, car son pied allait écraser un sac rempli de cervelles.
Pourquoi ne les ont-ils pas consommées ?
Elle se dit que cela doit être de la viande avariée, ou peut-être des bêtes touchées par des maladies comme la vache folle ou la grippe porcine.
La puanteur est ignoble.
Je suis dans un cimetière.
Elle inspire par à-coups de plus en plus brefs.
Je ne veux plus revenir dans le monde normal. Je veux rester ici. Je réussirai cette épreuve initiatique. Quel qu’en soit le prix.
Cassandre Katzenberg se dit que les gens de Rédemption lui ont imposé un rituel d’initiation, comme le pratiquent les peuples primitifs des forêts d’Afrique, de Papouasie ou d’Amazonie. En fait, c’est comme si elle était avec des hommes préhistoriques.
Ils utilisent des arcs, ils bâtissent leur hutte. Et ils sont libres en plein milieu de la France du XXIe siècle où tout le monde possède des papiers d’identité, de l’argent, des responsabilités. Eux, ils n’ont pas de code barre tatoué sur la peau.
Moi aussi je veux être libre, comme eux. Et je suis prête à en payer le prix.
La jeune fille aux grands yeux gris clair est déterminée à surmonter l’épreuve. Elle accomplit alors l’acte irrémédiable : pour ne pas être tentée de renoncer et de perdre sa chance de devenir citoyenne de Rédemption, elle va vers l’échelle qui lui a permis de descendre dans le container, la soulève et la projette en avant pour qu’elle bascule de l’autre côté de la paroi métallique. Hors de son atteinte.
Ce qui nous fait souffrir c’est la peur de se tromper dans nos choix, mais s’il n’y a plus de choix, il n’y a plus de souffrance.
Elle s’assoit et craque une allumette pour éclairer son bracelet-montre. « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 17 %. »
En fait, avec cette montre je suis avantagée. Je suis un être humain débarrassé de ses peurs irrationnelles. Je peux tout affronter puisque je connais le danger réel et que je n’ai plus peur des dangers imaginaires. Je crois que mon frère Daniel ne s’est même pas aperçu de la portée de sa découverte. Il vient d’inventer la suppression de l’angoisse par l’évaluation scientifique du péril.
Cassandre se sent forte, elle maîtrise ses émotions.
Quand ces quatre clochards m’auront acceptée, j’utiliserai Rédemption comme refuge et, à partir de là, je poursuivrai la recherche de mon frère et la compréhension du mystère de ma jeunesse effacée. Il faudra que je change d’apparence. Après le look sportif, le look gothique, et le look femme d’affaires, il faudra que je me crée une allure plus discrète. Étudiante, peut-être.
Soudain, de nouveaux bruits de pas, tout autour d’elle.
Des pattes.
C’est plus petit et plus léger qu’un chien.
Le renard Yin Yang ?
— Travail ? Travail ? lance-t-elle.
Mais aucun grognement ne lui répond.
La lune a disparu, masquée par les nuages. Cassandre frotte une allumette et éclaire autour d’elle, jusqu’au moment où elle distingue la source des craquements. Avec un frisson.
Une dizaine de petits visiteurs furètent autour des sacs. Puis la dizaine se transforme en centaine. Puis la centaine en millier.
Bon sang, ce n’est pas la puanteur l’épreuve initiatique, mais… eux.
Les rats.
Soit je reste et je me fais tuer, soit je m’enfuis et je ne peux plus revenir. Et j’ai jeté l’échelle de l’autre côté du container !
Cassandre frotte une allumette. Par chance, la lumière de la flamme a l’air d’effrayer les hordes de rongeurs.
Comme les premiers hommes qui allumaient des feux autour de leur campement pour dormir tranquilles.
Les rats se tiennent à distance, se contentant d’éventrer les sacs les plus éloignés contenant les poumons ou les intestins de vaches.
Cassandre cherche une solution. Dès qu’une allumette est éteinte, elle en rallume une autre. Mais un rat audacieux, surmontant sa crainte du feu, approche avec précaution. Elle se concentre.
Nous sommes tous des…
Elle prononce à haute voix la suite.
— … locataires de cette planète. C’est la même énergie de vie qui nous traverse tous. Toi aussi, petit rat, tu es animé par cette énergie de vie. Nous sommes tous des poussières issues de la naissance de l’univers.
Le rongeur approche, curieux, pas vraiment hostile. Ses oreilles s’agitent comme s’il avait compris la phrase. Il remue ses longues moustaches de manière comique. La lumière de l’allumette fait onduler son ombre poilue. Elle le trouve presque mignon.
Déjà, d’autres congénères le suivent avec timidité. Il y a bientôt un cercle de rats autour d’elle.
— Non, vous n’allez pas faire comme les chiens. Vous, les rats, vous êtes plus intelligents que des chiens, n’est-ce pas ?
Le rongeur le plus avancé fait semblant d’avoir trouvé un morceau de viande qui dépasse d’un sac proche d’elle. Il se cale sur ses pattes arrière pour le manger.
C’est un rein de porc. Le rat plante ses incisives dans ce qui semble de loin une prune juteuse. Au lieu de libérer un jus jaune, le coup de dents répand un jus foncé à l’odeur fade. Le museau du rongeur et ses moustaches sont écarlates.
L’allumette s’éteint. Cassandre en rallume rapidement une autre, juste à temps. Le cercle des rongeurs commence à rétrécir. L’adolescente garde l’allumette aussi longtemps qu’elle le peut dans la main. À cet instant, elle rêve d’avoir une bougie. Mais la flamme lui brûle les doigts et elle lâche l’allumette, avant d’en rallumer une autre aussi vite qu’elle le peut.
Après chaque extinction, durant les quelques secondes où elle cherche fébrilement une autre allumette, elle entend les petites pattes griffues qui progressent dans sa direction à travers les sacs plastiques.
Elle repense au proverbe d’Orlando et lui trouve non pas un contraire mais une suite.
« Au pays des aveugles les borgnes ne sont pas sourds. »
Cela la fait sourire.
Orlando a raison.
Quand son allumette s’éteint, elle se retrouve dans le noir durant de longues secondes, avec une ouïe exacerbée qui perçoit le moindre son des pattes qui avancent vers elle.
Son regard descend vers sa montre qui, par chance, affiche les chiffres en traits fluorescents « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 67 %. »
Aussitôt, elle frotte une allumette.
Comme aucune caméra vidéo ne peut capter la scène, elle en déduit que Probabilis associe des informations diverses.
Peut-être que le logiciel a pris en compte la présence des rats à cet endroit, à cette heure. Puis a ajouté les informations locales issues du bracelet lui-même : mes battements cardiaques et peut-être aussi ma résistivité électrique.
Je dois tenir. Si j’arrive à affronter cette épreuve, je n’aurai plus peur de rien ni de personne. Il faut que je pense à autre chose.
« Ce qui ne tue pas rend plus fort ? » Pas si sûr, finalement.
Le contraire est sans doute plus vrai.
Ce qui ne tue pas rend plus… mort.
Les accidentés de la route ne meurent pas mais restent estropiés à vie. Nietzsche avait tort, Orlando a raison.
L’allumette s’éteint. Les bruits de griffes alentour se font plus proches. Vite, Cassandre frotte une nouvelle tige phosphorée.
Ou bien…
« Ce qui ne tue pas rend plus fou. »
Elle se dit que, lorsqu’elle reverra Orlando, il faudra qu’elle lui apprenne cet anti-proverbe.
Si je le revois un jour…
Enfin arrive la dernière allumette. Ses yeux sont fascinés par la flamme. Cette lueur oblongue, vacillante, est sa dernière protection. Après c’est l’inconnu.
Le feu.
Elle est en plein XXIe siècle et elle dépend de l’invention du feu comme les hommes préhistoriques.
Cassandre donnerait beaucoup pour une boîte d’allumettes supplémentaire.
Le petit bâtonnet flambe, sa lumière est chaude, jaune, orange et rouge. Chaque seconde éclairée et réchauffée par cette simple branchette de bois tendre lui semble une éternité. Elle perçoit ce dernier feu comme un instant déterminant de son existence. Elle fixe l’allumette enflammée et ses yeux fascinés suivent sa progression sur le bois noircissant. Elle n’ose baisser les yeux mais entrevoit pourtant « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 83 %. »
Pour mon frère c’était 98 % et il s’en est tiré. Tant qu’il reste un petit pour cent de chance de survie, on peut garder espoir.
La flamme lui brûle le pouce puis s’éteint en grésillant.
La lune n’est toujours pas réapparue derrière le manteau nuageux. Durant quelques secondes, l’obscurité est totale. Cassandre respire de plus en plus fort l’air ambiant.
Étonnamment, les rats mettent du temps à la rejoindre, comme s’ils voulaient être sûrs qu’aucune flamme ne viendrait plus les perturber.
Très lentement le cercle des rats se resserre encore. Cassandre ne les trouve plus du tout mignons.
Ils ne sont pas pressés.
Brusquement une stridulation crève le silence. Un signal.
Tous les rats attaquent en même temps. Elle enfouit son visage entre ses bras, se recroqueville en position fœtale, et les yeux fermés hurle :
— Maman !
À nouveau, le temps semble s’arrêter.